jeter l’ancre

À quel moment est-ce que j’ai senti l’énergie revenir, et être là, vraiment, comme posée, comme si je l’avais avalée ? C’est cette image, exactement : l’ingurgitation d’une boule d’énergie et que, dissoute en moi, elle était venue tapisser le fond de mon ventre, et les parois de mon corps. Ça ne m’empêche pas de dormir tard pendant les vacances, ou de m’assoupir la tête sur les genoux du garçon d’à côté au retour d’une promenade, parce que c’est quelque chose de plus profond que ça. Une ancre, peut-être. S’il fallait dire un moment, je pointerais sans doute le début de décembre. Peut-être qu’il y a simplement à accepter et conscientiser ces histoires de cycles et d’humeurs, ces moments d’introspection nécessaires pour ensuite me tourner à nouveau vers le monde. Peut-être que cette histoire de nomadisme pas franchement choisi presque une moitié de 2018 m’avait écorchée de fatigue, qu’il fallait (me) récupérer.

Pour la première fois depuis cinq ans que je tisse ma petite vie d’indépendante, j’ai un lieu pour ça. C’est presque incroyable à dire, et je le répète à mi-voix pour m’entraîner : un atelier d’artistes. Avec toutes ces pratiques qui m’épatent et m’intriguent autour. Je joue au « fake it til you make it » : on va dire que je suis une artiste jusqu’à ce que je commence à y croire pour de vrai. Jusqu’à ce que ça ne me fasse plus trembler, mais juste frissonner – d’un frisson de justesse, de sentir que c’est ça. En attendant, je commence une petite collection de lettres de refus de mes maisons d’édition préf’, et tant pis tant qu’il y a une autre idée qui naît – je ne dis pas roman, mais je lui accorde quand même un carnet.

Dans ce lieu-là, il y a des bruits, des lumières, du passage, la cafetière italienne sur la plaque électrique au milieu des céramistes, une bibliothèque dingue et l’imprimante riso qui crache ses couleurs. Des lampes orange. La sableuse en marche. Les bouquins que je ramène petit à petit, un tote-bag plein à chaque fois – mais tu emportes pas tout l’appartement, hein ? L’ambiance complètement différente en fonction des moments de la journée, des occupantes (que des meufs, pour ne rien gâcher !), mais souvent une tablette de chocolat ouverte.

C’est quand même fou, un lieu pour ça.

Sacré cadeau que 2018 m’a offert dans ses derniers jours, un peu par hasard, un échange avec L., un micro-événement que je décide de voir comme un signe, une visite du lieu un dimanche après-midi, trois jours après, se présenter à toutes, et ce mail quelques heures plus tard, juste avant de déconnecter pour les fêtes, qui a pour objet : « bienvenue ».

Alors il y a plein d’envies à mettre dans ce lieu-ci, dans ce pays, dans cette année, des petites et des grandes, des intentions à assumer. J’envoie mes vœux entre deux trains et quatre meubles à monter, c’est cette image d’arbres qui me vient, grâce à une tasse offerte par mes grands-parents. Ce n’est qu’en m’installant à l’atelier et en voyant côte à côte mes carnets du moment que ça me frappe : une question d’arbres, évidemment.

Je n’ai pas écrit ici depuis mille ans, et pourtant ce n’est pas l’envie qui manque ; à vrai dire ce n’est jamais l’envie qui manque, mais parfois une minuscule forme de découragement quand je me dis qu’il y a trop à mettre en mots, et que si c’est le foisonnement qui fait l’intérêt de cette drôle de vie, je n’ai pas le temps pour le raconter ici. Dans la newsletter que j’envoie un week-end sur deux, j’essaie plutôt le dépouillement, ça résonne aussi, différemment. Mais ce matin en me réveillant, tout à coup il y a l’espace, ou en tout cas je le prends. Déjà hier, après avoir petit-déjeuné, j’ai ouvert les volets sur le soleil étonnamment printanier et je suis retournée me coucher, bouquinant toute la matinée. J’ai fini ce livre de Pete Fromm, Mon désir le plus ardent, assommée. Je crois que c’est mon plus grand coup de (et mon plus gros coup au) cœur depuis longtemps. Je crois – non je suis sûre, même – que je n’avais jamais pleuré autant sur un livre et je me prends à penser qu’heureusement que mon amoureux n’est pas là, je le vois me demander d’un air perplexe mais pourquoi est-ce que tu t’infliges ça ? t’es quand même une fille d’à côté bizarre, toi. Ce sont de ces livres qui me donnent envie de vivre plus intensément et de manière plus juste en même temps, alors oui forcément, chez moi ça remet les mots en mouvement.

Le garçon d’à côté rentre un soir en disant « je crois qu’en ce moment, je fais un petit peu une boulimie de livres » et je ne peux m’empêcher de rire, ce « je crois » en début de phrase alors qu’il finit de ranger le treizième bouquin emprunté à la bibliothèque sur l’étagère. Je chéris ces soirées collés dans le radeau à lire ensemble ou chacun de notre côté, à nous passer les BD les unes après les autres, à chercher la position la plus confortable, et à se raconter les mots – à voir ce qui nous nourrit, même si ces derniers temps, ses centres d’intérêt creusent un peu de peur en moi, mais je vais finir par l’apprivoiser.

Un soir, je prends des billets de train pour le printemps en essayant de ne pas me mélanger les pinceaux. C’est qu’il y aura Bordeaux, la Normandie, la Rochelle, Bruxelles et Paris, au moins tout ça, c’est la travadrouille tant aimée. Les projets se dessinent tous en même temps, j’achète un calendrier début février pour noter les possibles au crayon papier. On regarde déjà l’été, on essaie de trouver deux semaines qui coïncident, et on n’a même pas franchement besoin de discuter pour savoir qu’on ira pédaler.

En 2018, je me suis rendu compte que je n’avais pas assez créé. Que c’est pourtant ce que j’adore dans les ateliers, cette idée d’inventer des déroulés, de plonger dans les livres, de s’y autoriser. Alors dans les intentions de 2019, je note ça en grand, création, et dans la même semaine, je prépare un atelier d’écriture érotique pour l’enterrement de vie de jeune fille d’Hanneton, un autre à destination d’entrepreneur·e·s de l’économie sociale et solidaire (et ce que j’aime, cette exacte même réaction à la fin : tu nous as fait écrire alors qu’on ne s’en pensait pas capables), et j’imagine avec deux collègues une série d’animation mêlant arts plastiques et mots autour de la nature. Une discussion avec mon beau-père à Noël me donne envie de faire un atelier sur les ponts, et je me dis que je pourrais demander à qui veut de me « commander » des ateliers, qui deviendraient les thèmes des prochains ; toujours cette idée que la contrainte libère la créativité.

Quand j’ose enfin faire le bilan de l’année écoulée, ce n’est même pas si pire que ce que je craignais, en fait, c’est même carrément mieux. Je note tous les projets, les choses apprises et les leçons tirées, les audaces (cette photographe qui vient faire un reportage d’un atelier !), ça fait une belle petite liste à continuer. Dans ce que j’ai expérimenté, il y a cette chose claire : j’aime ce rythme, le FLE en quelques semaines ramassé, où il n’y a rien le temps de faire (d’autre), à peine de vérifier mes règles de grammaire, mais les groupes chouettes, les fous rires ensemble, et le dernier jour, les étudiant·e·s qui s’attardent bien après l’heure de fin passée. Et puis le reste du temps, du temps justement, pour imaginer d’autres choses, rencontrer d’autres gens, démarcher d’autres lieux, lancer des pistes – et rêvasser. Un jour à la fin d’une formation, je demande s’il y a des questions, et celle de cette fille au fond, c’est : « est-ce que vous prenez des stagiaires ? », je manque de m’étouffer – obligée de répondre que je bosse en pyjama sur mon canapé !

Il y a tous les podcasts : ceux à soi écoutés dans les transports pour aller à Lyon, l’atelier fiction en pâtissant des biscuits de Noël, les remèdes à la mélancolie en montant des meubles ikea ; toutes les recettes obsessions du moment, gratin de ravioles et soupe de butternut au beurre de cacahuètes ; tous les trajets en bus à me mettre dans le sens contraire de la marche pour voir les montagnes et les retours à pied dans le soir pour décanter ; tous les mots dans les carnets ; tous les exemplaires de La femme brouillon disponibles à la librairie achetés (oups) pour offrir à toutes mes amies bientôt ou déjà jeunes mamans. Au-dessus d’un chocolat chaud à Bruxelles avant de repartir après un week-end express, C. hoche la tête en disant boui tout est vrai dedans et ça m’émeut. Un week-end à Lyon et quatre bébés en trois jours, avec le garçon d’à côté on se dit qu’on pourrait créer un jeu de mémory des parents et des prénoms pour réviser.

Juste avant Noël, garés sur le bas-côté, je lui tends une enveloppe – il faut que tu remettes les syllabes dans le bon ordre, ça te dira où aller ! J’aime sa tête quand il comprend, son excitation sur l’autoroute, le passage à la librairie et comme tous les livres sont partis, Guillaume Meurice lui dédicace un petit carnet rouge, dans lequel il prendra des notes sur la start-up nation dans laquelle il évolue ces mois-ci. Un resto de sushis avant ce spectacle à rire beaucoup, beaucoup, les mots à nouveau après, et le plaisir de fomenter des plans et de tenir sa langue ou presque jusqu’à la date.

Petit à petit, les liens ici commencent à se tisser. Parfois, quand je me retrouve à un festival de voyages à vélo, à une soirée du club de discussion féministe, ou à une projection de Libre ! en compagnie de Cédric Herroux, je voudrais brandir un pancarte qui dirait hej je cherche des ami·e·s, je cherche des connivences, des complicités, des échanges multiples et variés et je voudrais déjà voir les liens solides et noués. Mais j’exagère, parce que si je regarde bien, il y a une raclette sur des tables éclairées aux bougies et des crêpes autour d’un match de rugby, des bières, des pâtes de coing maison offertes pour la nouvelle année, des visites au musée et une manif à partager. Les matins de solitude un peu trop prononcée, je lance les docus radios des amies dans le salon, et ce plaisir d’avoir leur voix là avec moi presque comme si nous prenions le thé. Avec Lotte ou Mél, nous passons un long moment au bout du fil à nous raconter, et dans sept jours exactement, j’embrasse mes chères amies d’écriture au bord de l’océan.

Un soir à Lyon, K. insiste pour que je garde toutes les robes du colis, mais c’était pas ça, le plan ! et je ris. Un jour, C- dit « non mais Amélie, elle a toujours de jolies robes », et c’est drôle, cette image qu’on peut se créer, se dire qu’on rencontre les gens à un instant T. Dans ma tête, je suis encore parfois celle qui ne mettra plus jamais une robe de sa vie, et le garçon d’à côté de répéter, ben oui mais c’est la métamorphose, tu as oublié ? Ah ça non, je n’oublie pas ce chemin mouvementé vers l’être soi. Au retour de Valence, je lui raconte les mots de l’enfant d’A. la lumineuse qui nous tire par la main dans les ruines du château : On va esplorer ? Et oui, allons-y ! Il y a toujours de quoi faire, à n’en pas douter.

la taille des fenêtres

Je n’avais pas retenu la taille des fenêtres, le revêtement du sol dans le hall, l’emplacement exact du frigo dans la cuisine, la largeur de la chambre. Je n’étais tout à coup plus très sûre, en répondant au téléphone aux questions du garçon d’à côté, de comment c’était. J’avais simplement eu la sensation que cet endroit-ci pourrait nous aller, qu’on pourrait y poser nos bagages, nos sacs à dos, nos caisses en bois, nos cartons, et s’y installer.

Ça durait depuis si longtemps, et ça s’est tout à coup accéléré ; la lettre de motivation modifiée, le dossier envoyé, les appels répétés, la confirmation que oui oui il est pour vous, alors qu’éberluée par les mots au bout du fil, je faisais répéter la voix, encore et encore. Et puis les nœuds administratifs, le bail scanné signé scanné signé scanné signé, la garantie loyer, les décisions à prendre alors que le garçon d’à côté est à 800 km de là et que son téléphone ne répond pas ; cette boule dans le ventre dont on dirait que jamais elle ne s’en va. Et soudain, l’état des lieux miraculeusement planifié le lendemain, j’ai mille ans d’avance et les jambes qui tremblent dans les escaliers. Quand l’homme pousse la porte d’entrée, c’est ce soulagement de retrouver l’espace et de découvrir la lumière en journée, le parquet clair, et les arbres depuis le balcon. Après, il y a encore son impossibilité à me remettre les clés parce que le virement a été fait 23 heures plus tôt et pas 24, l’énergie que ça demande de trouver une solution, et finalement quelques heures plus tard, la main qui se referme sur deux clés, autant te dire que je prends la orange.

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ce sentiment ténu d’être tenue

Chaque matin depuis quelques semaines, je me dis que j’écrirai ici à nouveau quand on aura un appartement – quand j’aurai déballé mes cartons, retrouvé mes plantes et mes bouquins, récupéré un vrai lit ; et puis l’appartement ne vient pas, jamais, et les doigts me démangent. Je lis Chez soi, de Mona Chollet, commencé avec le vague espoir que ça déclencherait quelque chose – et elle parle tout à coup page 121 du thé, de sa préparation qui « signifie la possibilité de se laisser glisser dans une durée paisible, celle de la conversation, de la lecture ou de l’écriture ».

Je pense alors que si je n’ai pas de lieu, j’ai quand même malgré tout celui-ci, là où le thé est encore chaud même si je ne viens que rarement coller mes mains contre la tasse. Je corne la page et dans les jours qui suivent, je me répète cette expression, se laisser glisser dans une durée paisible, et c’est exactement ce dont j’ai besoin. C’est le « paisible » qui retient toute mon attention puisque pour ce qui y est de glisser (de déraper), de se laisser glisser dans une durée (de se casser la figure tranquillement), je me sens en plein dedans : ça fait quatre mois de nomadisme non choisi, six d’incertitudes, onze depuis que nous avons pris la décision de quitter Bruxelles, alors oui, la durée, c’est bon. Reste le paisible, cherché à tâtons, comme une grande vue sur les montagnes et le calme qui m’aspire soudain : après des nuits à mal dormir, dix heures de sommeil dans un chalet, enfin.

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