ce sentiment ténu d’être tenue

Chaque matin depuis quelques semaines, je me dis que j’écrirai ici à nouveau quand on aura un appartement – quand j’aurai déballé mes cartons, retrouvé mes plantes et mes bouquins, récupéré un vrai lit ; et puis l’appartement ne vient pas, jamais, et les doigts me démangent. Je lis Chez soi, de Mona Chollet, commencé avec le vague espoir que ça déclencherait quelque chose – et elle parle tout à coup page 121 du thé, de sa préparation qui « signifie la possibilité de se laisser glisser dans une durée paisible, celle de la conversation, de la lecture ou de l’écriture ».

Je pense alors que si je n’ai pas de lieu, j’ai quand même malgré tout celui-ci, là où le thé est encore chaud même si je ne viens que rarement coller mes mains contre la tasse. Je corne la page et dans les jours qui suivent, je me répète cette expression, se laisser glisser dans une durée paisible, et c’est exactement ce dont j’ai besoin. C’est le « paisible » qui retient toute mon attention puisque pour ce qui y est de glisser (de déraper), de se laisser glisser dans une durée (de se casser la figure tranquillement), je me sens en plein dedans : ça fait quatre mois de nomadisme non choisi, six d’incertitudes, onze depuis que nous avons pris la décision de quitter Bruxelles, alors oui, la durée, c’est bon. Reste le paisible, cherché à tâtons, comme une grande vue sur les montagnes et le calme qui m’aspire soudain : après des nuits à mal dormir, dix heures de sommeil dans un chalet, enfin.

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ce qui laisse des tracs

Je ne sais plus exactement où je me suis arrêtée de raconter. Je me souviens m’être fait la réflexion un jour qu’il n’y avait pas assez, et quelques jours plus tard, il y avait bien trop – depuis je repousse, parce que pendant longtemps, il y a eu trop de désordre en dedans. J’ai hâte du moment où on pourra regarder ce début 2018 en en riant, en listant ce que ça nous aura appris, ce que ça nous aura ouvert comme horizons, ce que ça aura tissé entre nous. Pour l’heure, je suis encore dans cette période où tout me semble fragile, même si petit à petit nous tissons nos filets de sécurité.

C’est qu’un beau jour, le garçon d’à côté a perdu sans y être pour rien le travail pour lequel nous avions quitté Bruxelles et la grande douce vie de là-bas, un peu du soir au lendemain ; après la colère contre ceux qui oublient les humains, il a fallu se frayer un chemin entre les doutes et les questions, et les envies vraies : rester, partir, rentrer, revenir, pour où, pour quoi, comment, j’avais le ventre en points d’interrogation.

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avant les semis

Dans un texte, une étudiante écrit « la mémoire tamisée » pour dire les trous de mémoire, et mon feutre vert fait une vaguelette sous l’expression. Je lui dis à quel point c’est beau, ces trois mots ensemble, je lui demande, est-ce que je peux te les emprunter ? Devant son oui, je lui emprunte donc, et je pense à ici, aux phrases que je laisse, entre deux gorgées de thé encore chaud, elles aussi passées au tamis de la mémoire ; à jeter : cailloux et tessons, ce qui gratte et qui frotte, ce qui réouvre plaies et blessures mal ou jamais cicatrisées, ce qui coup de poigne le ventre et broie les épaules. À garder : le reste. Travail minutieux de tri, sur un marque-page dont je me rappelle le bleu vif, C. m’avait écrit il y a déjà longtemps tu es une orpailleuse. Je crois qu’enfin je comprends.

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